vendredi 20 août 2010

Togo : les enjeux du web citoyen

Gerry Taama
Gerry Taama est un écrivain togolais, auteur d’un roman intitulé « Parcours de combattants ». Officier de l'armée en position de non-activité converti aux affaires, il est aussi un féru des nouvelles technologies. En 2007, il crée son premier bloc-notes numérique qu’il dénomme « Rêve d’Afrique ».

D’un espace d’expression de sa passion littéraire, puis de partage de réflexions sur l’Afrique en général, il se découvre très vite, et à l’œuvre, des talents d’analyste politique. Jour après jour, il va décrypter l’actualité politique togolaise, faire part de ses humeurs, pousser des coups de cœurs et des coups de gueule, et proposer des alternatives à la gouvernance (ou mal-gouvernance) du Togo… jusqu’au lendemain de la présidentielle 2010 où il lance « Terres togolaises », un nouveau blog dont le titre sous-entend un recadrage.

Ces trois dernières années, on note l’arrivée sur la Toile de blogueurs togolais. Même s’ils ne sont pas légion, le phénomène mérite qu’on s’y attarde pour en évaluer la nature et les perspectives, en matière d’engagement citoyen.

Sous ce rapport, l’on peut au moins retenir quatre dimensions essentielles des enjeux de la citoyenneté numérique dans un pays, comme le Togo : le contexte technologique, les modalités et spécificités de l’exercice de la citoyenneté numérique, le bilan de la dynamique de citoyenneté numérique amorcée, il y a peu, et quelques perspectives possibles.

Véritable parcours de combattant
Généralement, le Togo passe pour être l’un des pays les mieux dotés en matière de technologies de l’information et de la communication, et singulièrement d’Internet, en Afrique subsaharienne. L'indice d'accès et d'abordabilité des TIC du Togo (selon la Banque mondiale) sont respectivement de 3 et de 2 points pour une moyenne de 2,27 et de 2,14. L’Union internationale des télécommunications, quant à elle, estime à la date de juin 2009, le nombre d’internautes togolais à 5,8% de la population totale. Des chiffres relativement honorables quand on sait pour la région considérée, le taux de pénétration d’Internet oscille entre 1 et 7%.

Toutefois, ces chiffres honorables recouvrent la dure réalité de l’accessibilité aux TIC qui elle relève d’un véritable parcours de combattant. A titre d’exemple, pour une connexion à Internet dans un cybercafé qui coûte 300 F CFA l’heure soit 0,45 €, il est fréquent de ne pas parvenir à ouvrir un site Internet au bout d’un quart d’heure. Ajouté le coût prohibitif des ordinateurs, il faut en inférer que l’environnement technologique n’est pas propice à qui voudrait s'offrir une existence numérique.

Néanmoins, dans ce environnement évoluent quelques rares blogueurs qui participent par leurs billets au débat public national et à la formation d’une conscience citoyenne. C’est à cette aune qu’il faut repérer les modalités et les spécificités de cette citoyenneté numérique.

« Citoyen du monde, le Togo est ma patrie »
La blogosphère togolaise étant très peu peuplée ; on peut donc rapidement faire un inventaire exhaustif des pratiques et des spécificités de son engagement citoyen.

D'une façon générale, cet engagement citoyen des blogueurs togolais est explicite, à l'image de Philip Atale qui introduit son blog Philoticus, alias « Citoyen du monde, le Togo est ma patrie », comme suit :
J'écris sur ce blog mes états d'âme sur ce qui se passe au Togo et en Afrique en général, sans autre ambition que de dénoncer la forfaiture et d'encourager l'excellence, le tout dans l'affection (...) pour ce petit pays riche de ses hommes et de la variété de son paysage.
Plus explicite encore, Wolali Ahlijah énonce :
Le droit à l'expression, la liberté de pensée sont mis en orbite sur la planète blog. Mais pour moi, écrire mon blog, c'est partager mes idées avec le monde, c'est faire l'exercice de la démocratie et construire l'expérience de la citoyenneté.
Quant aux pratiques, elles sont quasiment uniformes. Chaque blogueur disposant d'un espace de publication en ligne pour relayer des informations et des analyses de l'actualité ; lequel espace est le plus souvent raccordé à un réseau social (Twitter et Facebook en l'occurrence) en vue d'en assurer une grande visibilité. La plupart du temps, les blogs mêmes sont pratiquement dénués de commentaires. Pour en mater, il faut se reporter à la page Facebook de l'auteur où les internautes se livrent à des échanges et parfois à des joutes.

Les publications sont de divers ordres et comportent des facettes multiples. On y trouve souvent des billets analytiques qui abordent des sujets d'actualité en adoptant un angle de traitement qui met en exergue la subjectivité de l'auteur. Parfois, ces billets traitent de faits anciens, remis au goût du jour. Puis on y trouve également des reprises d'articles, en passant par les photos et même des vidéos. A ce dernier sujet, l'on ne pourrait passer sous silence la vidéo (ci-contre) mise en ligne par le blogueur et journaliste multimédia, Noël Tadegnon. Un officier français (Romual Létondot) menaçant un journaliste togolais, parce que ce dernier l'aurait pris en photo, lors de la répression d'une manifestation de l'opposition, au Togo.


Cette vidéo a fait un buzz. Elle a été vue plus de 700.000 fois sur Internet et reprise par des médias audiovisuels. Dans la foulée, le militaire français en cause dans la vidéo a été rappelé dans son pays et mis aux arrêts pour une dizaine de jours. Le blogueur et journaliste Théophile Kouamouo écrira à ce propos que le web citoyen a gagné.

Finalement, le web citoyen togolais a ceci de spécifique qu'il est animé majoritairement par des jeunes issus de la sphère journalistique et de l'univers littéraire. Aussi peut-on valablement croire que cette présence numérique constitue un tremplin pour accumuler un "capital social", au sens bourdieusien du terme. En tout état de cause, la citoyenneté numérique togolaise n'est pas moins authentique et ses acteurs peuvent s'en targuer.

Un bilan mitigé...
En l'espace de trois à quatre ans, la blogosphère togolaise est devenue un véritable espace de rencontres qui connecte les activistes togolais d'une façon qui n'aurait été possible dans un autre cadre. Mieux, l'Internet citoyen est devenu un pont entre les Togolais de l'intérieur et ceux de la diaspora, une sorte d'arbre à palabres électronique où s'échangent les avis, se frottent les opinions et se construisent les rêves d'une nation libre et prospère.

Cependant, le bilan global de ces années d'exercice de la citoyenneté numérique est mitigé. D'une part, en raison de la taille du public touchée. Environ 350.000 connectés, sporadiques ou non, dont la majorité se trouve dans la capitale. Le caractère dérisoire de l'influence de la blogosphère togolaise est une quasi-certitude non absolue. Mais au-delà, elle n'est pas pour autant statique, comme le suggère l'affaire Létondot au sujet duquel Pierre Haski (Rue89.com) affirme à dessein qu'elle est :
le signe de l'entrée de l'Afrique de plain-pied dans l'ère du Web et des réseaux sociaux, avec la possibilité pour les puissants d'être piégés par une vidéo déposée sur YouTube, et revenant comme un boomerang.
D'autre part, ce bilan est tributaire de la situation politique intérieure faite d'entraves aux libertés individuelles et publiques. A preuve, l'emblématique affaire Létondot a eu droit à une réaction du gouvernement togolais, des plus ridicules, aux relents liberticides :
Cet incident malencontreux né d’un malentendu aurait pu être circonscrit si malheureusement la scène de l’altercation n’avait pas été filmée par un témoin de nationalité togolaise qui l’a mis en ligne sur le web sans se soucier des conséquences graves que la vidéo pourrait avoir aussi bien pour l’officier français que pour notre pays le Togo qui entretien (sic) avec tous les pays du monde des relations amicales, courtoises et empreintes de confiance.
Cette conjoncture déteint quelque peu sur la liberté d'expression en ligne. D'un point de vue, elle favorise l'exercice de cette liberté en ce que la blogosphère semble devenir le refuge cybernétique des contempteurs du pouvoir en place. En l'espèce, l'espace l'espace virtuel paraissant plus sécurisé que la presse traditionnelle. D'un autre point de vue, la faible participation citoyenne numérique lui est imputable.

... mais une bonne perspective à l'horizon 2015
Quoiqu'il en soit, dans son discours de politique générale, avant son entrée en fonction, l'actuel Premier ministre a annoncé que son gouvernement s'est fixé comme objectifs "l’accès à internet pour plus de 15% de la population d’ici 2015, le renforcement de la qualité des liaisons et la baisse des prix des communications".

Une promesse politique qui inspire, à tout le moins, un certain optimisme en ce qu'elle permettra de toucher plus de monde par les blogs et de mettre plus d'internautes à la tâche de production de contenus en ligne.

Cette heureuse perspective devrait interpeller tout webcitoyen à qui il incombe dorénavant la responsabilité de poursuivre l'œuvre d'éveil des consciences, à laquelle il faudra sans doute ajouter l'enrôlement d'autres blogueurs en même temps que s'améliore la connectivité.

Texte publié sous licence Art Libre (http://artlibre.org/)
Source de l'image : Gerry Taama

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